Entre dessin, performance, sculpture et installation, un même fond impulse et relie chaque pièce comme des îles (ces îles désertes qui, dans les mots de Deleuze, surgissent, se séparent, disparaissent et reviennent), chaque médium se cherchant transversalement dans l’autre où il n’est pas. Aussi, les dessins tendent-ils vers une dimension sculpturale, et les céramiques se strient-elles d’un geste rythmique que Leroi-Gourhan excavait à l’origine du graphisme (Le Geste et la parole). Percussion, incise, grattage sans charge d’encre, mais chargés d’ombres versatiles, font saillir en lumière des présences indéfinies, entre pierres de lave spongieuses, volcans déracinés, mollusques craquelés, coraux entre roc et fluide. Cette matérialité métamorphique, limaçante et rocailleuse, pointue parce que creusée, vient encore dire quelque chose de la densité poreuse et épaisse du langage tel un « trou […] sur le bout de la langue » (Liliane Giraudon).

Fêlures (la gravure contre soi), amorcée début 2019, fut achevée pendant le confinement, tandis que Oikos-Poros fut lancée en série, après les expérimentations menées les mois précédents. Ces deux séries sont aussi des "après coup" de résidences. L'expérience provisoire de la résidence en des lieux étrangers reste active dans l’éloignement. Et dans le repli du confinement, au plus vif de la concentration, la maison ici est stratifiée ou traversée d’autres maisons : elle héberge l’ailleurs.
Fêlures (la gravure contre soi) poursuit le travail mené en Suisse en 2018, suivant un principe de stratification, entre construction et délitement, à partir d’une pierre de schiste, très friable, arrachée d’un mur. Cette suite a émergé après les effondrements d’Aubagne à Marseille, et pendant le parcours Chantiers, un axe de recherche se développant à travers plusieurs résidences et expositions.
Oikos-Poros est la continuation de la deuxième résidence vécue en Islande, cet hiver 2019-2020. L’habitation se fait cette fois poreuse, à l’image des pierres de lave, du magma en ébullition susceptible de se substituer aux maisons, et qui en détermine déjà certaines formes, étranges imbrications de tôles préfabriquées, tels ces habitats bâtis dans l’urgence et importés de très loin.
Oikos-Poros est aussi composé par strates, et la suite récente de la série Fêlures (la gravure contre soi) explore les passages entre les épaisseurs. Le processus se manifeste lui-même comme stratification et porosité, entre les espaces et les temps : succession et reflux, simultanéité, accumulation et retrait, effacement, délitement et traversée, décomposition et dynamique en devenir.
 

 



Oikos-poros, 2020 (en cours).
Série, céramique (strates de porcelaine blanche, émail blanc, transfert de dessin imprimé), dimensions variées (ci-dessous : #1, 24,9 x 18,4 x 1,6 cm).
Après la deuxième résidence Fresh winds, Islande
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© Anaïs Lelièvre