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«Le complexe Joseph-Rouleau, dessiné par l'agence Anne Carrier au Québec, affirme un usage singulier du matériau verre pour une bibliothèque, ainsi qu'un morcèlement des volumes qui l'insère dans un axe urbain où différents espaces publics sont juxtaposés. Les multiples façades vitrées sont brisées et scandées par des murs de briques, à l'image des variations du rythme urbanistique.
En écho à ces surfaces réfléchissantes et à cette structure éclatée, le dessin d'une vue microscopique de cristaux de silice, monumentalement agrandi, propose une immersion dans la matière brute qui est à l'origine du matériau verre. Ce dessin, tracé à l'encre sur papier et initialement de petit format, est numérisé pour permettre sa multiplication par des agrandissements successifs. De la même manière qu'une architecture s'érige, cette image-matrice entre en croissance et génère d'autres dessins, suivant également le processus géologique par lequel un germe se développe en émergences cristallines. Rejouant la symétrie architecturale et la réflexion du verre, le dessin subit des effets miroir qui font apparaître les angles de ce bâtiment tel du papier plié et mettent en confusion présence et représentation.
Les lignes droites de ces particules de cristal entrent en résonnance avec celles de la structure quadrillée des grandes façades vitrées. En résonnance autant qu'en différence, tant les unes sont obliques, orientées en directions multiples, et les autres, ordonnées et symétriques, formant une grille avec quelques jeux de rythme. Si les façades recouvertes dévoilent en image leur composante matérielle, cette répétition du même ouvre aussi à la confrontation de contraires et à la mise au jour de tensions qui traversent ces parois lisses et régulières. L'apparition éclatée des cristaux vient dès lors s'opposer à la grille orthogonale qui les contient. Tandis que cette trame de verre devient ce qui désigne la puissance de la matière à prendre forme et à construire, la brisure cristalline pointe en retour le risque d'éclatement, la fragilité d'un bâtiment, si élevé soit-il, du fait de la matérialité qui le fonde.
Parmi les images mentales qui surgissent de cette texture incertaine, celle de petites maisons encastrées sur la paroi rocheuse de montagnes, ravive l'expérience d'une résidence au Brésil ; une géode de cristal en fut rapportée pour composer, à partir de son dessin, une première installation telle une architecture précaire, entre processus erratique d'élévation et effondrement en suspens. Le déplacement au Nord américain réactive et fait se rejoindre, dans l'après-coup de la distance, l'expérience du Sud, pour en poursuivre la diffraction.
Rejouant dans l'immédiat et l'ici cette tension entre le lointain et le proche, cette œuvre est aussi plus visible lorsque l'on s'en éloigne. Des lignes imprécises du dessin, émergent alors des figures nettes et tranchées, tandis qu'au plus près, la construction figurative est mise en crise par son agrandissement démesuré qui espace chaque trait, que les découpes orthogonales viennent aussi fragmenter. Le dessin oscille là entre ses tracés, gestuels, qui font trace, et mettent en contact avec la question de l'origine, et son histoire qui le noue au "dessein" et en fait une projection, la désignation de devenirs à construire. Numériquement étendue à l'échelle architecturale, la ligne devient la transcription de dynamiques ambivalentes qui traversent les formes en présence.
Imprimé sur support translucide, ce revêtement cristallin évolue au fil du jour et se révèle dans tout son éclat à la tombée de la nuit.»
 

 

 

 

SILICIUM 1, 2019.
Intervention sur les façades en verre du Complexe Joseph-Rouleau à Matane, Québec
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impressions numériques sur backlit (avec agrandissements et symétrie) du dessin Vue microscopique de cristaux de silice.
Résidence Espace f, festival PHOS, Matane, Québec. CALQ, Consulat de France.
© Anaïs Lelièvre




 

 

 

 

 


 

 

 

 

Dessin-source : Vue microscopique de cristaux de silice, 2019.
Dessin, encre sur papier,
h. 21 x L. 29,7 cm.
Résidence Espaces f, Matane, Québec.
© Anaïs Lelièvre