Stratum 4 est la quatrième installation dérivant du même dessin qui a également généré les séries Stratus et Strati. Par sa reproduction numérique avec des rétrécissements et agrandissements progressifs, un dessin-source, de petit format, est réactivé pour déployer une multiplicité d'espaces. Tracé par couches successives (au crayon puis au stylo fin puis épais), Schiste argileux (Sion) figure les strates d'une pierre de schiste arrachée d'un mur en bordure de Sion lors d'une résidence en Suisse (la Ferme-Asile, 2018). Ramassant différents niveaux d'échelle, l'exploration du Valais fut autant marquée par la marche sur le sol instable des glaciers et la documentation sur le risque sismique local lié aux failles des plaques tectoniques.
Mis en place dans ce contexte, Stratum 1 recouvrait la totalité de l'atelier de strates de bois puis de papier imprimé jusqu'à tendre à un effritement de l'espace architectural. Tel l'arrachement d'un fragment de Stratum 1, Stratum 2 en fut la version réduite adaptée à l'espace d'un angle (Drawing now, Galerie La Ferronnerie, Paris, 2019). Stratum 3 est issu de la rencontre de Saint-Lô (résidence Usine utopik, 2019), ville bâtie avec du schiste sur une colline de schiste, dont les remparts de schiste résistèrent à la destruction massive de la guerre. Elle fut reconstruite par réemplois couverts de béton qui dorénavant se fissure en plusieurs lieux, et selon des agencements complexes de plans rythmant son urbanisme (ravivant dans ma mémoire certains principes formels de la ville médiévale de Sion). Pour aborder cette transversalité des contextes et la persistance du schiste basculant de la friabilité à la construction, le dessin Schiste argileux (Sion) fut remis en jeu, évoluant d'une installation éphémère de papier à une installation modulaire en PVC. Les formes découpées furent puisées dans l'architecture de Saint-Lô, mais évoquèrent in fine les reliefs montagneux et glacés du Valais, les paysages noirs et blancs des volcans enneigés d'Islande (résidence Fresh winds, 2015-2016), les germes cristallins de l'installation Cristal produite au retour d'une résidence au Brésil (CArtes, UNIVASF, 2018), les pinacles de l'installation modulaire Pinnaculum à Toulouse puis Cahors (Musée des Augustins, 2018, Cathédrale Saint-Etienne, 2019, Cahors Juin Jardins), les maisons basculées dans l'installation Cargneule sur le territoire sismique de Sospel (Création en cours, 2018)... Entre Stratum 1 et Stratum 3, le fil de recherches sur le "chantier" (2019), croisant archéologie et construction, a émergé de la découverte du quartier Atlantis à Massy (CLEA), puis s'est développé en un parcours articulant plusieurs résidences et expositions à Port-de-Bouc (Centre d'art Fernand Léger et intervention urbaine), Cahors (Cathédrale Saint-Etienne et Médiathèque du Grand Cahors) et Loupian (Musée archéologique Villa Loupian et espace o25rjj).
Tel un quatrième temps de ce parcours nommé Chantiers, Stratum 4 intègre dans son dispositif ce phénomène de résidences, marches et contextes qui se stratifient dans la lenteur souterraine d'une démarche : des strates qui, plutôt qu'elles se succèdent selon un axe chronologique, se croisent tels des pans enchâssés, imbriqués, qui se traversent les uns les autres et brouillent les repères entre le proche et le lointain, le même et le distinct. Les formes tranchées et encastrées sont issues de tous ces lieux traversés en résidences, réactivés dans un processus mémoriel. Si les premiers modules découpés faisaient chacun distinctement référence à un contexte identifié (par exemple les pinacles du cloître du Musée des Augustins à Toulouse), peu à peu d'une intention de forme résultaient d'autres évocations (comme l'effet cristallin des maisons basculées, reliant étrangement Sospel et le Brésil), jusqu'à ce que ces ambiguïtés deviennent jeu, faisant se mêler plusieurs références devenant indiscernables dans le flux de la découpe. De l'inventaire ou collection au terrain de jeu, entre fouille archéologique et fragments prospectifs, les chutes résiduelles furent récupérées pour construire d'autres modules, générant de nouvelles formes, issues en négatif des premières.
Cette modalité de fabrication, qui émergea au fil du processus, réactualise l'expérience des architectures précaires rencontrées au Brésil et des tas de matériaux de constructions en cours ou inachevées, si nombreux sur les trottoirs qu'ils marquaient le paysage urbain et réorientaient la manière de marcher. Les références glissent des formes dessinées aux modalités, modes d'existence, rapports dynamiques, rejoués dans la poïétique globale de l'installation. Le "chantier", qui ne parvenait à bien se formaliser en une figure découpée, est finalement celui du processus inachevable de sa propre tentative. Les formes des modules cherchant à l'évoquer pourront encore être retaillées autrement. Entre stratification archéologique et construction architecturale, le chantier réside dans le dispositif d'ensemble, à la fois rétrospectif et évolutif. L'installation fut bâtie au retour d'une seconde résidence en Islande, où l'attention se focalisa sur les étranges imbrications de maisons préfabriquées, venues d'ici ou d'ailleurs pour l'urgence de relogement lors d'éruption, et qui composaient de feuilles de tôle un village entier.
Cette installation, sorte de boîte d'archives devenant telle une valise, est amenée à vivre elle-même le nomadisme qu'elle documente. Les modules, désemboîtés, transportés à plat, se redéploieront autrement lors de prochaines installations en d'autres lieux. Au fil de résidences à suivre, de nouvelles formes seront produites, et celles existantes pourront être réagencées, réduites ou augmentées en nombre, voire recoupées et réassemblées en d'autres compositions transitoires. Étendu en un espace modulaire, le dessin y est activé comme flux, non tant tracé cartographique du déplacement d'une marche linéaire ou erratique, mais flux traversant toutes les marches effectuées et à venir, et qui en traverse les strates historiques. Tel un labyrinthe non seulement spatial mais temporel, et qui resterait fluctuant, cette version provisoire est appelée à se reconfigurer à chaque apport d'une nouvelle strate contextuelle. Cette installation passagère et pérenne est une maison-montagne, à la fois marche et habitation.

Notes en résidence / Usine Utopik, Saint-Lô : « Saint-Lô, ville bâtie sur et avec du schiste. Comment construire et fortifier avec un matériau qui se délite. Du schiste qui s’effrite (Sion) au schiste qui fait remparts. Comment le friable fait structure, ou comment la texture fait tenir sans structure. Le réemploi des bâtisses détruites sous les fractures du béton. Des fines strates minérales aux grandes strates du temps et de l’espace architectural. Être à l’intérieur de l’église comme à l’intérieur d’un schiste. Des immeubles formés de plans qui se décalent en façade, des toits en pente non alignés et complexifiés de succession d’ardoises, lucarnes inclinées et cheminées planes. Des configurations imbriquées des murs-toits-escaliers dans la ville. Bâtir des plans avec des plans. Toute la ville comme strates. Reconstruction bétonnée d’une modalité médiévale. La bascule des temps, d’un pas à l’autre, l’enchâssement des plans. Reflux de Sion. Transversalité architecturale.
Un jeu de construction modulaire, dont les strates en plastique souple, étrangement livrées déchirées, ne se tiennent que par leurs encastrements respectifs. Mouvance de la ville comme articulation. Syntaxe-écriture de l’habiter. Entailles du bâti. Et des chutes au sol.
Croissance cumulative. Et ce schiste qui persiste. L’entrelacs des espaces-temps. D’une résidence à l’autre, et au-dedans et à travers l’autre.
Après les lignes de fuites deleuziennes. En lisant Kristeva (Le langage, cet inconnu), en écoutant Tschumi (architecture-langage), en visitant les cartographies aux Archives nationales. »
 

 

 

 

STRATUM 4, 2020.
Installation évolutive, 132 modules et surfaces murs-sol en PVC forex imprimé du
dessin Schiste argileux (Sion), dimensions variées, 4,2 x 9,6 x 8,6 mètres.
Après des résidences en Islande, au Brésil, en Suisse, en Grèce, et en France à Sospel, Toulouse, Saint-Lô, Massy, Port-de-Bouc, Cahors, Loupian...
© Anaïs Lelièvre

 

 

 

Montage en cours

 

 

 

 

 

STRATUM 3, 2019.
Installation évolutive, 12 modules et surfaces murs-sol en PVC forex imprimé du
dessin Schiste argileux (Sion), dimensions variées, 2,6 x 5,5 x 4 mètres.
Résidence Usine Utopik, Collège Lavalley, Saint-Lô. Après la résidence La Ferme-Asile, Sion, Suisse.
© Anaïs Lelièvre

 

 

 

 

 

 

 

 

Dessin-source : Schiste argileux (Sion), 2018.
Dessin et écriture, crayon et encre sur papier,
21 x 29,7 cm.
Résidence La Ferme-Asile, Sion, Suisse.
© Anaïs Lelièvre

 

 

 

 

 

 

CONTEXTE SUISSE

 

CONTEXTE SAINT-LÔ