A N A Ï S   L E L I È V R E         OE U V R E S     B I O G R A P H I E     C O N T A C T
 
 
 


Ces notes et recherches sont à lire comme des documents témoignant d’une tentative insistante : chercher le point de cohésion d’une pratique diversifiée, ne cesser de tourner autour en des cercles répétés, qui se recroisent comme dans un gribouillage, et dont on ne saurait dire chaque fois s’ils s’en rapprochent ou s’en éloignent.




DESSINS - depuis 2010

Partir d’un sujet qui me semble insaisissable par la complexité de sa matière. La ligne gribouillée restitue des ratages incessants comme la marque d’une relation impossible, qui s’acharne néanmoins à tenter d’exister. Cette recherche en tension est ce qui anime, ranime le sujet mortifère (oignon desséché et pourri). La vitalité est dans le processus de relation.

Oignon pourri, visage grand-mère sur son lit de mort
Acte de chercher à saisir, avec une ligne noire (cherche à cerner), une matière très complexe, insaisissable
Gribouillis, relation impossible, tentatives toujours ratées ou en recherche
Rendu d’une sismique relationnelle
Effet vibratoire d’une réanimation

Mes dessins s’appuient sur l’observation de plis de vêtements (carnet A5, 2010-2011), puis de fruits coupés dévoilant leurs pelures (carnet A4, 2011 ; Oignon pourri, 2012). Le traitement consiste en une ligne noire sur un fond blanc, sans apport de couleur ni aplat ou dégradé. La densité, les variations de valeurs, sont restituées par une multiplicité de tracés. Et face à l’infinie complexité de ces matières, qui ne cessent de se détailler à mesure qu’on les scrute, la main qui tente de suivre cette vision dépassée, s’agite, emportée, se mouvant plus vite que la pensée. Tout en étant attachée à l’observation attentive d’une réalité, sa gestualité prend une forme imprécise, comparable à un gribouillis. Néanmoins, cette défaillance face à une matière insaisissable qui fait de chaque trait une tentative ratée, se renverse dans une répétition insistante, qui développe l’animation du sujet. Les tissus, bien que plissés, étaient inanimés, et les fruits, tranchés, desséchés, dépérissaient. L’agitation de la main dessinant, dans son gribouillage régressif, touche aux sources de la vie, et ranime ou dévoile une vitalité contenue ou disparue. « Gribouiller » est lié au néerlandais kriebelen « fourmiller, griffonner », qui exemplifie le « manuel » selon Deleuze : « L’imposition d’un espace manuel violent qui se révolte et secoue la subordination : c’est comme un “griffonnage” où la main semble passer au service d’une “volonté étrangère, impérieuse”, pour s’exprimer de manière indépendante. » « C’est comme si la main prenait une indépendance, et passait au service d’autres forces ». Quelles seraient ces forces ? L’équivalence étrange avec l’image d’un fourmillement rappelle que le griffonnage est issu de la griffe, pointe d’une patte animale. Refaire apparaître une gestualité animale, primitive, dans un griffonnage qui, selon Deleuze (observant la peinture de Bacon), peut participer d’un acte créateur. Focillon écrit d’ailleurs, à propos de ses mains : « Au moment où je commence à écrire, je les vois miennes qui sollicitent mon esprit, qui l’entraînent. […] Elles lui imposent une forme, un contour et, dans l’écriture même, un style. Elles sont presque des êtres animés […], douées d’un génie énergétique et libre. » Une fois la main animée, la pensée se développe, s’emballe au rythme de la main dynamique, et se déplie au-delà de ce qui était prévu. La griffe est aussi une « empreinte tenant lieu d’une signature », une « marque caractéristique, empreinte personnelle qui fait reconnaître qu’une œuvre est de telle ou telle personne ». Et « griffonner » trouve également au croisement de ses racines, le « griffon », « ouverture par où jaillit une source d’eau minérale ». Le dessin vif du gribouillis jaillirait alors comme de la « bouche d’une fontaine […] ornée d’une tête fantastique », celle de la chimère hybride « moitié aigle, moitié lion, aux griffes puissantes ». Une force animale : du latin anima « souffle de la vie, principe vital ». Un fond primitif, non seulement premier dans le temps, mais primordial, d’où se perpétue et s’étend toute forme de vie.



OIGNON POURRI - 2011-2012

Oignon coupé net, laissé sur le rebord d’une fenêtre, pourri par la pluie, asséché par le soleil.
Dessin réalisé à partir de sa photographie (sous les deux formes d’une vidéoprojection grand format pixellisée, et d’une impression A4 tenue en main).

je regarde j’attends je regarde je ne suis pas sûre je crois que je n’ai pas regardé je regarde j’attends je regarde j’attends j’attends mon regard j’attends que mon regard ait fini j’attends que mon regard ait fini de regarder je me concentre je suis tirée l’inattention me tire je retourne au regard je me détourne je me recentre je me déconcentre je m’en vais je m’évade je tire le regard je le retire je sens l’incise je prends une décision un temps un suspens le vide l’absence mon stylo pointe la feuille mon regard se brouille mon regard se voile je ne vois pas je ne vois pas les traits que je fais les traits que ma main fait la main griffonne le stylo gribouille le stylo cherche le stylo repasse au même endroit les traits se repassent les traits se cherchent ça rate ça rate toujours je regarde c’était pas ça je regarde j’attends je regarde je ne suis pas sûre je crois que je n’ai pas regardé je regarde j’attends je regarde j’attends j’attends mon regard j’attends que mon regard ait fini j’attends que mon regard ait fini de regarder je me concentre je suis tirée l’inattention me tire je retourne au regard je me détourne je me recentre je me déconcentre je m’en vais je m’évade je tire le regard je le retire je sens l’incise je prends une décision un temps un suspens le vide l’absence mon stylo pointe la feuille mon regard se brouille mon regard se voile je ne vois pas je ne vois pas les traits que je fais les traits que ma main fait la main griffonne le stylo gribouille le stylo cherche le stylo repasse au même endroit les traits se repassent les traits se cherchent ça rate ça rate toujours je regarde c’était pas ça je regarde j’attends je regarde je ne suis pas sûre je crois que je n’ai pas regardé je regarde j’attends je regarde j’attends j’attends mon regard j’attends que mon regard ait fini j’attends que mon regard ait fini de regarder je me concentre je suis tirée l’inattention me tire je retourne au regard je me détourne je me recentre je me déconcentre je m’en vais je m’évade je tire le regard je le retire je sens l’incise je prends une décision un temps un suspens le vide l’absence mon stylo pointe la feuille mon regard se brouille mon regard se voile je ne vois pas je ne vois pas les traits que je fais les traits que ma main fait la main griffonne le stylo gribouille le stylo cherche le stylo repasse au même endroit les traits se repassent les traits se cherchent ça rate ça rate toujours je regarde c’était pas ça je regarde j’attends je regarde je ne suis pas sûre je crois que je n’ai pas regardé je regarde j’attends je regarde j’attends j’attends mon regard j’attends que mon regard ait fini j’attends que mon regard ait fini de regarder je me concentre je suis tirée l’inattention me tire je retourne au regard je me détourne je me recentre je me déconcentre je m’en vais je m’évade je tire le regard je le retire je sens l’incise je prends une décision un temps un suspens le vide l’absence mon stylo pointe la feuille mon regard se brouille mon regard se voile je ne vois pas je ne vois pas les traits que je fais les traits que ma main fait la main griffonne le stylo gribouille le stylo cherche le stylo repasse au même endroit les traits se repassent les traits se cherchent ça rate ça rate toujours je regarde c’était pas ça je regarde j’attends je regarde je ne suis pas sûre je crois que je n’ai pas regardé je regarde j’attends je regarde j’attends j’attends mon regard j’attends que mon regard ait fini j’attends que mon regard ait fini de regarder je me concentre je suis tirée l’inattention me tire je retourne au regard je me détourne je me recentre je me déconcentre je m’en vais je m’évade je tire le regard je le retire je sens l’incise je prends une décision un temps un suspens le vide l’absence mon stylo pointe la feuille mon regard se brouille mon regard se voile je ne vois pas je ne vois pas les traits que je fais les traits que ma main fait la main griffonne le stylo gribouille le stylo cherche le stylo repasse au même endroit les traits se repassent les traits se cherchent ça rate ça rate toujours je regarde c’était pas ça je regarde j’attends je regarde je ne suis pas sûre je crois que je n’ai pas regardé je regarde j’attends je regarde j’attends j’attends mon regard j’attends que mon regard ait fini j’attends que mon regard ait fini de regarder je me concentre je suis tirée l’inattention me tire je retourne au regard je me détourne je me recentre je me déconcentre je m’en vais je m’évade je tire le regard je le retire je sens l’incise je prends une décision un temps un suspens le vide l’absence mon stylo pointe la feuille mon regard se brouille mon regard se voile je ne vois pas je ne vois pas les traits que je fais les traits que ma main fait la main griffonne le stylo gribouille le stylo cherche le stylo repasse au même endroit les traits se repassent les traits se cherchent ça rate ça rate toujours je regarde c’était pas ça je regarde j’attends je regarde je ne suis pas sûre je 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DERNIER SOURIRE - 2012

Ma grand-mère, appareillée et quasi-immobile sur son lit d’hôpital, a volontiers bien voulu me sourire pour sa dernière photographie. Elle se savait condamnée. Ce regard noir de la mort porte aussi la dernière lueur de vie, la plus vive. Une incertitude relayée par le rictus généreux, qui tout en marquant les rides de l’âge anime encore l’épiderme. Comment la regarder en face ?

(Dessin) C’est après sa mort que, durant des mois, je tenta par le dessin de la saisir. Immersion dans le travail d’une ligne noire, qui cherche à cerner. Une matière plissée, d’une infinie complexité. Un tracé qui ne cesse d’être éprouvé comme raté. Le griffonnage restitue cette relation sismique, qui anime la surface de la feuille comme celle de la peau dévitalisée. Une tension qui semble toujours en acte, déplacée entre ligne et matière, présence et effacement, marquage et retrait. Perpétuer les derniers instants de résistance d’une vie à ce point d’intensité où elle se sait sombrer.

(Photographie) Un recadrage sur la partie basse et sombre de la photographie, aux demi-teintes évanescentes. Un recentrement vers ce sourire pris entre des tubes qui l’aident encore à s’oxygèner. La plongée sur une tête allongée qui tente de se soulever. Et cette fente centrale, qui s’entrouvre vers l’autre face du corps, vers l’obscurité inconnue de la chair morte.
Passer du visage personnalisé à la mort impersonnelle



DESSINS (notes 2015)













DESSINS - 2016

Ces dessins au rotring, linéaires, naissent de la confrontation à des matières incernables, souvent liées à une métamorphose. Face à l’infinie complexité du sujet  qui ne cesse de se détailler à mesure qu’on le scrute, la main qui tente de suivre cette vision dépassée, s’agite, emportée, se mouvant plus vite que la pensée. Tout en étant attachée à l’observation attentive d’une réalité, sa gestualité prend une forme imprécise, comparable à un griffonnage qui heurte le support. L’expérience de cette défaillance face à une matière insaisissable qui fait de chaque trait une tentative ratée, se renverse dans une répétition insistante voire acharnée, qui manifeste une relation vibratile et sismique à l’extériorité du sujet. L’agitation de la main dessinant, dans son gribouillage régressif, touche aux sources du vivant, et ravive ou dévoile une vitalité contenue. Dans cette recherche à cerner une réalité insaisissable, le graphisme se stratifie parfois aussi de mots microscopiques et illisibles, raturés et recouverts, qui se débordent et se distordent, ouvrant à une autre lecture, non linéaire, creusant au cœur de l’indicible et de ses manques, suggestive de dessous inaccessibles. D’un statut incertain, ces dessins s’inscrivent dans un processus de recherche autant qu’ils s’affirment comme moments aboutis. Ils sont souvent la figuration après-coup d’une production sculpturale ou performative (par exemple les CLOCS et les PLOCS), ou bien son impulsion, sa genèse encore inconsciente des formes qui émergeront. Le dessin en est le repli, un recentrement dans l’atelier, mais requiert autant un déploiement et l’articulation à d’autres matérialités. Ainsi en est-il par exemple des très grands formats, immersifs, et des céramiques également en noir et blanc, d’une affinité trouble avec ces graphismes.



"LES GESTES DU DESSIN" - 2017
Extraits de l'intervention : « Les gestes du dessin », séminaire Gestes ambigus, V. Boudier et A. Creissels dir., INHA, Paris, 17 février 2017.


En éprouvant le dessin comme ouverture, comme forme qui se cherche et qui, suivant Jean-Luc Nancy, manifeste cette recherche jusqu’à ce qu’elle puisse en être le véritable « sujet », nous souhaitons aussi ouvrir, activer, voire performer ici une pensée du dessin qui se cherche.
C’est-à-dire qu’à force de chercher une forme à cette intervention, il m’a semblé, que pour être en accord avec son objet (les gestes du dessin), elle gagnerait à rester une pensée qui se cherche et qui cherche sa forme, qui en quelque sorte se dessine.
Aussi, en ouvrant l’invitation à trois artistes, qui sont en prises avec le « faire » de manières singulières, et en évoquant d’autres médiums (comme la performance - mais pas seulement), cette intervention procède d’une pensée qui tourne autour de cet objet, les gestes du dessin, pour chercher à en être au cœur, sans s’y fixer ; comme un dessin peut d’abord s’esquisser, se chercher, par d’amples lignes qui se superposent, se décalent et se recroisent.
En écho à une exposition d’actualité, on peut se rappeler que, face aux oeuvres de Cy Twombly, Roland Barthes, dans son essai, cherche à en reconstituer les gestes - griffure, griffonnage, tache trainée, … - qui affirment la matérialité et ses événements, plutôt qu’une lisibilité du sens. A défaut de pouvoir être nommée, son œuvre « provoque en nous un travail de langage », tout en indiquant plus loin que « de l’écriture, TW garde le geste, non le produit », puis que « TW montre le geste. Il n’est pas demandé de voir, de penser, de savourer le produit, mais de revoir, d’identifier et, si l’on peut dire, de « jouir » le mouvement qui en est venu là. »
Aussi l’œuvre ne s’appréhenderait pas exactement dans sa seule présence immédiate et matérielle, mais à travers sa dimension gestuelle, d’un geste qui n’est plus, et que l’on n’aura pas directement vu. Le regard porté sur l’œuvre serait lui-même pris dans un entre-deux, vacillant entre deux temps, deux existences, et deux manières de les appréhender (par la présence directe de l’oeuvre ou par une reconstitution imaginaire de gestes passés), sans pouvoir se fixer sur l’un ou l’autre.
Dans cet essai sur Cy Twombly, Roland Barthes définit aussi le geste ainsi : « Qu’est-ce qu’un geste ? Quelque chose comme le supplément d’un acte. L’acte est transitif, il veut seulement susciter un objet, un résultat ; le geste, c’est la somme indéterminée et inépuisable des raisons, des pulsions, des paresses qui entourent l’acte d’une atmosphère (au sens astronomique du terme). Distinguons donc le message, qui veut produire une information, le signe, qui veut produire une intellection, et le geste, qui produit tout le reste (le « supplément »), sans forcément vouloir produire quelque chose. » En ce sens, le geste serait sans fin, proche du «  moyen sans fin » d’Agamben qui indique, mais dans un tout autre contexte et concernant d’autres objets, que « le geste consiste à exhiber une médialité, à rendre visible un moyen comme tel. »
Ainsi, le geste serait une dimension fondamentale du dessin, et en même temps ce qui nous place hors du dessEIN, comme projet, orienté vers une finalité conçue à l’avance. En relevant de l’impensé, et en étant même impulsé par de l’impensé, le geste impulse à sa suite une pensée qui cherche : c’est-à-dire qu’en la faisant vaciller, il la met en mouvement.
Or, cette orientation du regard et de la pensée portés, dans un dessin, sur le geste pourrait aussi être marquée par l’avènement de formes processuelles et performatives au fil du XXème siècle, avec cette remarque que la performance persiste voire se renouvelle actuellement, étendue à des manifestations poreuses à d’autres arts, médiums (notamment le dessin) et modalités.
C’est pourquoi, durant cette intervention, les gestes du dessin seront interrogés à partir des expériences d’artistes qui dessinent mais qui par ailleurs aussi performent (dans le dessin ou hors du dessin). L’attention que la performance centre sur l’action du corps permet-elle, à rebours, en parallèle ou en avance, d’éclairer ou de creuser la dimension gestuelle dont procède le dessin ? Qu’est-ce qui se joue, se préserve et se déplace, entre l’action physique et la production graphique qui en porte les impacts, glissements et vacillements ?
Nous chercherons à pointer une existence du geste au croisement du processus incarné et de l’image finalisée, dans une zone entre-deux, qui ne saurait être réduite à une performance publique ni à la représentation d’une action. En filigrane, l’un des enjeux est aussi d’interroger le regain actuel pour le dessin non comme un retour mais comme un renouvellement, intégrant notamment l’expérience des formes performatives et processuelles développées dans la création contemporaine.
Chacun des artistes est invité à s’emparer à sa manière d’un moment ouvert, d’un format maximum de 25 minutes, pour restituer leurs « gestes du dessin ». Christine Coste / Bertrand Flachot / Nicolas Rozier

[... Interventions de Nicolas Rozier, Bertrand Flachot, Christine Coste.]

Mon geste de penser (le geste du dessin) va être, en un certain sens, comme mon geste de dessiner : décousu, par traits interrompus, et en même temps répétitif (mais où chaque répétition est différente), esquissant dans sa recherche du cœur du sujet, et par ses multiples recroisements, une texture qui s’anime et se trame autour, en pointillés, comme d’un même fil passant et repassant dessus dessous.

Ce geste de penser sera ancré dans des documents, non seulement visuels (à travers ces photos de dessins), mais aussi écrits (par la lecture de textes datant de différentes périodes) ; en échos à ces mots qui dans mes dessins émergent (ou sont immergés), souvent comme des bouts de texte, sans majuscule ni point, comme incomplets, et avec après coup des redondances partielles, des échos, parfois pas. Griffonnés et raturés, recouverts ou recouvrant, ils en sont des strates, pris dans l’épaisseur gestuelle qui se condense dans l’infime surface du dessin. Par exemple ici des détails du dessin : CLOC 2 : CLOC à tentacules (à partir des sculptures-performances CLOC), 2013-2014, encre sur papier, environ 1,50 m x 3 m.
Aussi, je lirai ces documents textes en pointillés, comme décousus, mais avec de possibles redondances ou recroisements de l’un à l’autre, rendant sensible ou faisant apparaître une trame sous-jacente, sans qu’elle puisse être directement visible.

[... Lectures de notes de travail : Oignon pourri, Boîte à mots, carnet de notes.
... Vidéo Germe.]

En filmant mon geste dessinant, j’en découvre, non tant l’image, mais le son. Je dis « son » au lieu de dire « bruit ». Dimension rythmique. Percussion. Comme si la suite de sons, plutôt que d’être seulement produite, générait aussi la suite des gestes et leur intensité, comme une réaction qui suit ou se détache parfois.
Leroi-Gourhan, dans Le geste et la parole, recherche la « naissance du graphisme » jusqu’à redécouvrir le « rythme » : « ce qui est particulièrement intéressant, c’est que le graphisme ne débute pas dans l’expression en quelque sorte servile et photographique du réel, mais qu’on le voit s’organiser en une dizaine de mille ans, à partir de signes qui semblent avoir exprimé d’abord des rythmes et non des formes. » Un peu plus loin, il en déduit que « l’art figuratif, est à son origine, directement lié au langage et beaucoup plus près de l’écriture au sens le plus large que de l’œuvre d’art. »
Dans le rythme, ainsi fondateur du dessin, la ligne retrouverait un point de jonction avec la danse, sans en être exactement. Ce serait par le rythme que le corps serait traversé de la forme en train de se faire, et performerait le dessin. Sans être exactement performance au sens actuel d’une catégorie artistique.
Avec la pointe métallique du rotring, mon geste est celui de taper, qui finit en glissant dans l’après-coup de l’impact ; aussi de gratter. La feuille de papier est surface, ce qui est sur, avec quelque chose dessous, qui n’est plus le mur. Percussion : ça cherche quelque chose dessous, ça vise, mais ça bute en surface, mon dessin est cela, sans cesse ce dessEin qui rate. En cela il semble gravure mais n’en est pas. C’est dans ce rapport, qui se décale du dessous au dessus, de la profondeur à la surface, du tout près au très loin, que ça vibre et que ça vit. Et cette tentative de perforation qui devient ligne, tracé, est ce qui fait que le dessin est non seulement une activité mais persiste actif, et que cette « traversée intensive de formes » (par laquelle Aurore Desprès définit la performance), se rejoue dans l’appréhension de l’image qui en résulte ou en émerge, et qui ne fait que manifester sans le montrer le processus qui l’a produit.

Extraits d’un article, paru récemment dans la revue en ligne Plastir et qui prolonge ma première intervention dans ce séminaire.
J’y étudie notamment les relations entre les sculptures-performances CLOC et les gestes en jeu dans les dessins qui se créent en parallèle, avec la pensée des CLOCS, « comme deux expressions différentes d’une même impulsion », à la fois « noués et différenciés » par « des porosités et élasticités ».
On repère d’abord des similitudes, celle d’un processus telle une « errance expérimentale », partant d’« un point central (« dense, resserré, précis ») sans savoir comment il évoluera », puis qui « s’expanse », « vers une agitation explosive qui envahit l’environnement ». Les gestes du dessin comme l’action du performeur évoluent de micro-mouvements, resserrés, à une rapidité explosive, lâchée.
« Cette réactivation n’est pas répétition car l’écart des médiums, leurs divergences de matières, de contextes et de gestes génèrent d’autres rapports dans l’action. La performance CLOC est un acte à vif, expérimental, explosif, collectif et public, ouvert à l’autre et à l’imprévu : un faire tourné vers l’extérieur, un organisme qui envahit le dehors, un mouvement centrifuge qui se décentre. Le dessin se travaille dans le repli individuel et isolé de l’atelier, hors des flux publics et urbains, il est une pause (la création d’un dessin s’étire sur des mois) et un recentrement : un faire retourné vers l’intérieur, un mouvement centripète qui cherche à retrouver le centre. L’action graphique est d’ailleurs concentrée par la pointe du rotring, qui pointe, vise le centre, et les dessins commencent au centre de la feuille qui est aussi le centre de la figure, le centre d’ouverture d’une CLOC. Aussi si une même dynamique traverse action performative et geste graphique, elle prend des directions, temporalités et spatialités opposées : le point se déploie et replie ».

Pour parler de ce geste du dessin, je vais aussi montrer des céramiques, des recherches récentes, tant ce déplacement de médium m’interroge sur ce qui persiste du processus graphique.
Premières céramiques. En travaillant la texture, il apparait rapidement que le geste de percussion et d’incise, d’abord avec l’envers d’un pinceau fin puis d’une pointe en métal, est le même que celui des dessins. Et que, dans l’épaisseur et la souplesse de l’argile, l’impact réellement creuse la surface sensible. C’est un grattage sans charge d’encre, mais à l’encre se substitue l’ombre qui charge les creux de la matière et varie selon l’incidence de la lumière.
En céramique, je cherche actuellement du blanc, pour y creuser du noir ou du gris. Tandis qu’en dessin, l’ajout d’encre noire rend le blanc du papier lumière. Il y aurait là, par les similitudes du geste, plus qu’un effet miroir ou négatif entre noir et blanc, mais comme un processus de transvasement d’un médium à l’autre, chacun cherchant l’autre. D’autant plus qu’en partant de volumes, parfois de sculptures, comme les PLOCS, ces dessins cherchent une dimension sculpturale, tandis que la sculpture cherche ici le dessin.
De fait, ce dessin comme recherche d’une forme, ou forme qui se cherche, serait aussi une recherche transversale, qui se cherche là où il n’est pas, à travers d’autres formes, ici entendues comme médiums ; comme une traversée extensive de formes plurielles, qui se déploie en pointillés dans la durée et d’une œuvre à d’autres, et intègre une dimension d’hybridation ou de polymorphie répandue dans la création actuelle.


DESSIN/CERAMIQUE - 2017

Avec la pointe métallique du rotring, mon geste est celui de taper, qui finit en glissant dans l’après-coup de l’impact ; aussi de gratter. La feuille de papier est surface, ce qui est sur, avec quelque chose dessous, qui n’est plus le mur. Percussion : ça cherche quelque chose dessous, ça vise, mais ça bute en surface, le dessin est sans cesse ce dessein qui rate. En cela il semble gravure mais n’en est pas. C’est dans ce rapport, qui se décale du dessous au dessus, de la profondeur à la surface, du tout près au très loin, que ça vibre et que ça vit. Cherchant à cerner autrement ce qui s’y joue, des mots griffonnés et raturés, recouverts ou recouvrant, se débordent et se distordent, ouvrant à une lecture non linéaire, ponctuée et rebondissante de ses manques. Et cette tentative de perforation et d’énonciation qui devient lignes, tracés sismiques, est ce qui fait que le dessin persiste actif, réactivant sans cesse, dans l’espace du regard, son processus d’émergence.

Entre dessin, performance, sculpture et installation, un même fond impulse et relie chaque pièce comme des îles (ces îles désertes qui, dans les mots de Deleuze, surgissent, se séparent, disparaissent et reviennent), chaque médium se cherchant transversalement dans l’autre où il n’est pas. Aussi, les dessins tendent-ils vers une dimension sculpturale, et les céramiques se strient-elles d’un geste rythmique que Leroi-Gourhan excavait à l’origine du graphisme (Le Geste et la parole). Percussion, incise, grattage sans charge d’encre, mais chargés d’ombres versatiles, font saillir en lumière des présences indéfinies, entre pierres de lave spongieuses, volcans déracinés, mollusques craquelés, coraux entre roc et fluide. Cette matérialité métamorphique, limaçante et rocailleuse, pointue parce que creusée, vient encore dire quelque chose de la densité poreuse et épaisse du langage tel un « trou […] sur le bout de la langue » (Liliane Giraudon, L’amour est plus froid que le lac).



© Anaïs Lelièvre