A N A Ï S   L E L I È V R E         OE U V R E S     B I O G R A P H I E     C O N T A C T
 
 
 


Ces notes et recherches sont à lire comme des documents témoignant d’une tentative insistante : chercher le point de cohésion d’une pratique diversifiée, ne cesser de tourner autour en des cercles répétés, qui se recroisent comme dans un gribouillage, et dont on ne saurait dire chaque fois s’ils s’en rapprochent ou s’en éloignent.



A LA RECHERCHE DE CE QU'IL RESTE 11 ANS APRES LA MAREE NOIRE - 2010

     



VIDEOS - 2010

Alors que j’allais à la recherche d’éventuels restes de la Marée Noire de l’Erika (Le Croisic, 1999), mon regard s’est focalisé sur deux matières secrétées ou recrachées par la mer actuelle : une écume débordante produite par les violents remous d’une très forte tempête, et une houle de résidus d’algues noires.
Ces matières sont restituées de manière précise voire incisive par le cadrage serré et la simplicité du plan séquence. Néanmoins, malgré cette visée apparemment objective, une fois extraites de leur contexte, elles portent à s’interroger sur leur nature : phénomène naturel, surnaturel ou artificiel, comme une pollution, du pétrole ou de la mousse de nettoyage ? Des documents ou des mises en scène ? Une restitution objective ou un surgissement irréel ?
Le dispositif frontal, visible depuis l’entrée, confronte le spectateur à ces matières incertaines. Pour l’écume, le blanc cassé, impur, qui projette des boules, ainsi que le grouillement ralenti et le bruit émis, suggèrent, derrière cette surface, une violence sourde, une inquiétude en latence, dont l’accès est bouché. De même, pour les algues, le mouvement quasi hypnotique (et sans échappée) de la marée nous emporte dans cette matière qui en même temps nous repousse, produisant un certain malaise.

A la recherche de ce qu’il restait de la Marée Noire de l’Erika 11 ans après, je suis tombée sur une très forte tempête qui me confronta à une marée de matière blanche débordante, où je n’ai pas tout de suite reconnu de l’écume : un surgissement tout aussi surnaturel et inquiétant que la Marée Noire.

En arrivant au Croisic, à la recherche du noir, j’ai trouvé un paysage blanc : phénomène tout aussi étrange d’une écume gigantesque pendant une tempête, une marée blanche au lieu d’une marée noire. Mais un blanc cassé, impur, inquiétant, comme contenant une violence sourde, une latence de noir. Par un regard marqué par l’histoire, faire l’expérience du blanc comme un noir effacé.

Les mouvements de marée, allers et retours accentués par la boucle inversée, et qui, situés au niveau des yeux, nous entrainent dans leur dynamique, semblent être à l’image du regard-mémoire, qui oscille entre résurgence et retraite, souvenance et oubli.

Cette expérience captée est recréée dans la vidéo suivante, filmée dans le creux d’un rocher. Apparaît progressivement une phrase écrite, « c’était noir », qui renvoie le noir dans un passé révolu. Mais avant de pouvoir la lire, ce qu’on voit, c’est du noir qui atteint le fond blanc, un noir qui se diffuse, comme le signe d’une présence persistante, dans le regard et la mémoire : une vision du noir en acte. Néanmoins ce noir qui a surgi du blanc, y repart, est lui-même grisé, défait. La feuille flotte et est soumise au vent ; les mouvements de la caméra sont fluctuants, vagues, errants. Comme le mouvement de la mémoire qui actualise, marque le regard, puis s’éteint dans l’oubli pour être ensuite réactivé.

Extension du phénomène de la Marée noire, à la mise en jeu d’éléments plastiques : noir, blanc ; encre, liquide ; mouvement, rythme…

Un blanc cassé, impur. Un bruit sourd. Un mouvement ralenti.
Ces matières incertaines, impures, lentes et bruyantes, suggèrent, derrière ces surfaces sans échappée, une violence sourde, une inquiétude en latence, dont l’accès est bouché.

Atmosphère à la fois inquiétante et lumineuse (cf. dispositif de vidéoprojection petit format)
Une lumière intense qui tend à sublimer la salissure par une dimension esthétique, à proposer un regard émerveillé sur ces matières repoussantes
Le merveilleux du conte

Ecume et algues, filmées de très loin, zoom avant activé au maximum, recadrage. Tension distance-immersion.

Deleuze, Leibniz, exemple petites perceptions : bruit mer perçu consciemment = synthèse des petites perceptions inconscientes et confuses d’une multiplicité de murmures des vagues.


Ecume de tempête, Le Croisic, 2010 - 2010

Alors que j’allais à la recherche d’éventuels restes de la Marée Noire de l’Erika, une marée blanche a surgi, tout aussi étrange, et également lors d’une tempête : une écume gigantesque, anormale comme la pollution d’une mousse chimique, jaunâtre comme la mousse d’un nettoyage acharné, et projetée sous des formes comparables à des boules de neige. Le plan serré l’extrait de son contexte et focalise l’attention sur cette matière incertaine, dont le blanc impur, cassé, le grouillement ralenti et le bruit émis, suggèrent une inquiétude en latence.


Algues mortes, Le Croisic, 2010 - 2010

Dans le même contexte, des résidus d’algues flottants, et les reflets de la mer, bien que naturels, évoquent notamment une marée noire de pétrole. Un cadrage serré, une précision de l’image, peu d’intervention au montage : cette visée objective ouvre néanmoins à l’imaginaire. Et inversement, si le mouvement des vagues tend à emporter le regard vers un lointain, le cadrage serré coupe cette échappée et ramène l’ensemble en surface.


- 2010

Sur une plage du Croisic, une feuille blanche format A4, inscrite de lettres en typo times et à l’encre noire, est posée sur une faible quantité d’eau retenue dans le creux de rochers, après le repli de la marée. La caméra, en plan très serré, évolue des profondeurs de l’eau à la surface de la feuille, sur laquelle elle erre (par le ralenti), découvrant peu à peu son message « c’était noir », mais aussi la plasticité par laquelle il est présenté : le blanc se fissure, le noir s’y diffuse, toujours en acte, en boucle.
   

Partir de ce qu’il reste...
Les mots des habitants se rappelant la Marée noire : « C’était noir partout… »
Et la présence d’un paysage blanc cassé, écume de la mer et des nuages, lors d’une tempête renouvelée.

Un regard marqué.
Faire l’expérience du blanc comme un noir effacé.
Le noir est, là-bas, dans tous les blancs, sourds, sournois, menaçant.

La surface blanche de l’écran se grise, de plus en plus sombre,
et s’agite peu à peu d’une multitude de taches d’une nature indéfinie.
Son silence aussi devient bruit.

Cette apparition se développe par une autre.
Une feuille blanche, des fissures grises, de l’encre qui se diffuse.
La surface blanche se découvre matière fragile, et du noir dans ses plis.
« C’était noir »…
Si le texte « noir » est signifié au passé, il est ici texture, visible, présence.
Le noir s’étend, là, maintenant, devant nos yeux, encore, et encore, en boucle.

Ce noir est plus précisément gris.
Il se dilate, se dilue, perd de son tranchant, de son incise.
Parfois quelques voiles tendent à le recouvrir.
Le noir est aussi en train de partir.
Ça s’éclaircit.
Revient le blanc.

Qui repart progressivement.

Un blanc flottant, fluctuation du noir.
Errance du mouvement de la caméra, qui le découvre, s’en éloigne, y retourne.
Du texte informatif à l’erreur expressive du bruit, entaché, destructrice.

Un regard vague, qui va et vient.
La marée de la mémoire.
Entre latence et résurgence.
Épaisseur de la surface blanche.

Le noir s’étend, là, maintenant, dans nos yeux, encore, et encore, en boucle...



RECHERCHES - 2010

 
Série de photographies de surfaces blanches fissurées et laissant apparaître le noir qu’elles recouvrent. Ici, la peinture d’une bande de passage piéton.
Panneau « Attention Peinture fraîche » trouvé lors de la recherche de surfaces blanches fissurées, posé sur l’écume, et saisi à l’instant où la mer allait le recouvrir puis l’emporter.



ERIKA - 2010

Écume, inversion noir-blanc.

Associer la Marée noire, surgissement surnaturel (incroyable - dérive vers fiction), au conte de Blanche-Neige (Frères Grimm).

Ce livre, de format poche et en typo Times, en référence au roman, est créé à partir d’extraits du conte de Blanche-Neige des frères Grimm. En contradiction apparente avec ce titre, le « noir » infeste tout le conte, se substitue au blanc et au rouge, et revient à chaque ligne. Le texte est coupé, chaque partie reproduite avec des variations de noir, de sorte que la rythmique apparaît visuellement, comme une marée. Ce noir énigmatique revient comme de manière insistante, comme la manifestation d’une menace, d’une violence en latence, qui cherche à se dire, qui n’y parvient pas pleinement, qui ne cesse de revenir.

Le problème du comment du comment dire, comment faire sortir…

Ecriture grasse, imprimée avec le noir intense et brillant du laser sur un papier d’un blanc pur.

Espacement comme des boules de mazout, mise en page dynamique visuelle de marée.

La numérotation indique mille et une lignes.

La dernière page ouvre sur une étendue de blanc.

Question de la délimitation, de la tendance à l’informe. Excéder le texte vers une mise en espace.

Ce texte est mis en boule dans une installation (Mille et une petites boules noires à ramasser), par un geste de destruction, signe d’une écriture impossible, malgré ses indénombrables tentatives.



MILLE ET UNE PETITES BOULES NOIRES A RAMASSER - 2010

Des boules de textes, prises dans un mouvement narratif. Des déchets rejetés, dépassées par des évocations littéraires et historiques.
Michel Serres décrit le temps comme un « mouchoir chiffonné », où des époques présentées comme éloignées sur une ligne chronologique, se rejoignent et révèlent des points de proximité. Cette installation, au texte illisible, comme signe d’une histoire trop complexe pour être mise en mot, rassemble plusieurs espaces-temps :
Tout d’abord, au niveau du processus, cette installation a son départ dans un travail de recherche sur ce qu’il reste 11 ans après de la Marée noire de l’Erika qui toucha en premier la presqu’île du Croisic : cette installation évoque une écume blanche, l’écume c’est-à-dire ce qu’il reste, l’écume débordante lors de fortes tempêtes, entachée de noir ; elle est constituée de déchets, des boules froissées à jeter ou à ramasser, comme les boulettes noires envahissant la plage et la ville, et qui apparaissent aussi dans le titre ; les bottes sont repeintes, visiblement recouvertes, comme elles l’ont été d’un goudron destructeur, qui a « marqué les habitants dans leur chair » (pour reprendre l’expression d’un habitant).
Cet évènement de l’Erika, qui appartient à la grande Histoire collective, se confond aussi à une histoire personnelle et familiale, à une attache affective et identitaire à ce lieu précis du Croisic. Une attache nouée dans la petite enfance, à laquelle renvoient les bottes de petite taille qui, au lieu d’un corps, présentent deux trouées noires. Cette enfance, identifiée à un lieu, en est atteinte par la destruction.
Je suis partie d’une catastrophe historique, choisie pour ses résonnances avec des racines intimes, et il s’agit dans mon travail de rendre sensible son vécu (probablement lié au filtrage de l’image télévisuelle où je l’ai vue) comme un évènement incroyable, un surgissement à la fois plastique et fantastique, l’invasion étrange du noir dans le paysage : d’un noir, qui plus est, arrivé dans la nuit, une nuit noire qui réactive la peur du noir de l’enfance, et qui se matérialise dans une pate visqueuse et gluante, dont on ne peut se défaire, qui reste jours et nuits. Pour pouvoir rendre cette dimension « irréelle » de la réalité, j’en suis venue à référer à l’univers du conte, à l’histoire fictionnelle : elle apparaît d’emblée à travers la typo Times new roman, le papier imprimé, et la facticité affirmée des bottes repeintes ; comme cela apparaît dans un livre dépliable (Erika), le texte froissé est créé à partir du conte de Blanche-Neige, parasité du mot « noir », et rythmé par des coupures et répétitions qui rendent sensible un mouvement de marée ; dans ce conte, le noir, le blanc et le rouge reviennent de manière récurrente, et définissent même la figure de Blanche-Neige (cheveux noir, peau blanche, joues rouges), conçue à partir de la vision émerveillée de trois gouttes de sang de sa véritable mère sur la neige blanche, pure ; le recouvrement rouge des bottes peut alors évoquer la pomme empoisonnée du conte, qui fait glisser l’empoissonnement au goudron de la mer nourricière dans l’univers fantastique ; les bottes rouges d’enfant s’associent également au Petit Chaperon Rouge, et le titre renvoie aux Mille et une nuits (où la fiction agit sur le monde réel), suggérant une présence latente et mêlée de l’atmosphère du conte.
Cette installation est traversée d’une dynamique de débordement, d’un récit passé ou fictionnel, un récit inaccessible qui tend à prendre réalité et à s’actualiser dans le lieu présent, comme une écume recrachée : les spectateurs sont parmi les boules de papier, comme les pieds dans l’eau, physiquement impliqués. Le papier d’un blanc pur réfléchit la lumière avec un effet agressif renforcé par le tranchant de ses plis destructeurs et le noir intense des inscriptions qui le marquent. Mais cette lumière, qui, par ses variations selon les multiples angles des boules de papier, produit un effet de vibration, et qui accentue aussi la brillance des bottes, permet de dépasser voire de sublimer cette répulsion par une dimension esthétique, attrayante, liée également à l’univers de l’enfance et du conte.
Et cette déferlante des signes issus de l’ordinateur, trop nombreux pour être déchiffrés, de sorte qu’ils perdent leur sens, donne matière à un contexte contemporain saturé de textes et de codes informatiques, mais qui par leur invasion dans tous les champs de la vie prennent aussi une dimension physique, sensible, avant même l’accès à leur signification. Comme une marée écumeuse, retournement de l’informatique en un crachat informe et primitif de mousse salivaire en ébullition.
Bien que partant d’une simple boule de papier à jeter, cette installation grouille, par sa plasticité, d’évocations multiples et confuses. Et tous ces espaces-temps ne sont présents que comme évocations, atmosphères ; il s’agit de rendre ici un point de l’expérience où ils sont activés ensemble, confusément, par un magma d’histoires qui marque l’appréhension du monde.

Froissage répétitif, à la fois fragilité et résistance du papier, destruction et pointes agressives, accrocs ; installation par addition des boules une à une, équilibre précaire, menaçant.

Etymologie de l’écume signifie « bave » (animal enragé) - cf « crachat », « Informe » Bataille

 



© Anaïs Lelièvre