A N A Ï S   L E L I È V R E         OE U V R E S     B I O G R A P H I E     C O N T A C T
 
 
 


Ces notes et recherches sont à lire comme des documents témoignant d’une tentative insistante : chercher le point de cohésion d’une pratique diversifiée, ne cesser de tourner autour en des cercles répétés, qui se recroisent comme dans un gribouillage, et dont on ne saurait dire chaque fois s’ils s’en rapprochent ou s’en éloignent.



LANGAGE-MATIERE - 2010-2011


- J’ai écrit une thèse. 350 pages (au plus sec, après coupures et concisions). A la fois tout y est et rien n’y est. Ce que je n’ai pas écrit c’est son écriture même.
Je l’ai écrite dans la matière que je modelais à l’écart. Une désécriture qui dit tout ce qu’elle ne dit pas.
Et à la fois tout y était déjà. Profusion de signes à s’y perdre, caractérisait cette écriture. Que peut bien vouloir dire se perdre dans son écriture ?
C’est déjà aller à travers elle autre part, et en plein dedans.
C’est être dans le signe, le signifiant, au point d’en perdre le référent.
Ce que je ne parvenais à insérer dans le cadre de la thèse ni à jeter par peur d’un raté, je l’accumulais dans des fichiers appelés « réserve », plus que composites, bordéliques, que je finissais par uniformiser : tout en times, typo 8, sans aucun espacement de ligne.
Une trame graphique illisible.
Plein de tout et rien.
Abandon de ses propres mots.
Un cimetière d’idées avortées.


- Paroles et textes deviennent illisibles ou inaudibles. Leur structure s’informe en un magma insaisissable dont l’agitation suggère une inquiétude en latence, qui tend à se dire, qui reste inaccessible, qui excède toute mise en forme. Défaire le langage absorbé de l’extérieur et recracher la matière du corps premier. Donner à voir ce dont détourne le texte, ce que l’on rejette : la déchirure d’une page blanche, l’erreur mise en boule et la souillure de la tache d’encre, comme traversés de quelque chose qui se dit, voire un autre langage, une autre forme, celle de l’insaisissable, l’expression de ce qui n’existe que dans le réel, hors des mots. Redonner une positivité à l’indicible qui hante ou transpire de la réalité, comme un bruissement silencieux.


- Des mots balbutiants, informes. Des gargouillis de sens.

Dans la matière écranique s’ouvrent des orifices comme des bouches, qui ne parviennent qu’à faire des bulles.

Comme un nouveau-né, dont ce serait là le seul langage.
Le langage de la matière buccale, de la langue, de la salive.
Le langage du corps qui ne peut être dit.
Un corps tu par son énonciation.
« Quelque chose » qui reste, en ébullition.

Rapport au contexte hypertextué.
Invasion débordante de signes. On a peine à respirer.
Des mots qui prennent au corps, qui collent au corps, deviennent indigestes.
Ad nauseam. Une nausée du texte. 

Une bouillie de mots insensés qu’on nous a forcés à avaler.
Jusqu’à ce qu’aux tréfonds de l’estomac, ils constituent notre chair.
Collante, poisseuse, desséchée.
Une croûte de mots impossible à recracher.

Croisement de l’invasion des nouveaux médias et de notre premier rapport au mot, celui d’un apprentissage contraint, d’une froideur typographique.


- je vous sers du texte
vous n’en voulez pas ?
Vous serez gavés par l’entonnoir
un tuyau de mots jusqu’aux tréfonds de l’estomac
visqueux, collant, rugueux
impossible à recracher
cette croute de mots sera votre peau
et vous y mourrez


- Les mots comme des fruits pourris
Indigestes
Germes d’une autre poésie

Des champignons purulents me parlent
Crachent leur bave
Éclatent sur ma substance linguale

Les lettres comme grouillement d’insectes
Gargouillis
Désir nauséeux de sucrerie


- Ils me regardent
Ad nauseam
Je les recrache
Bave de limace


- Recracher l’acidité du texte


- ça crache, ça bave, ça recrache
crachat de limace


- Un texte à vomir


- Pile de journaux (mode d’emploi)

PRENEZ LE TEXTE QU’IL VOUS PLAÎT

FROISSEZ-LE EN BOULE

ET MANGEZ-LE


- Ça s’accroche, m’agrippe, le crachat de l’omoplate, couinement arithmétique d’un don supérieur de l’organisme, ça coince, ça grince, agrrr agripe, agrre l’aigreeur de l’estomac qui rebondit, le cccc-ui, accointance, couine, le rappage arr aripe, aripe, arrr  crr  croassement articulatoire, arr harmonie pourriteuse, pourr, pourrage, râpage des sporadiques, ça goince, gloince, clune, cluine, glune, glur, rrr   algrime déglume, vomeur, armire, gloustement impeccable, jusqu’au fin fond de la gruime, et ça réclume, si si ça réglume, gloassement dépuré, au goûte ageri et malmer, ça vous remord par le nez, et ça gloque, ça glote, égloutement nénérable, artouché au plus offrant, arcrimément doux et patateux, gloiçant, très glou, hapetement arcrustement justicieux, ça reblux et reblus, hoctement derdé, archistement borbeu, desractère avec un bloumepeteu, ablement amereux, desromptère au fin fond de la blour, arctimèdi et patatère, et blop blap blup ça ricpote ari ari, au font du lit, dans la cuillère blou de mon grand père, un armédience acheminement démise au goutrie alchinsté de mon bobi, abi abi, achistement ripiti, débli blop, armentère, démédiance, acsti, icidence, imérédiablement démostère et dérictume, et si, arcmou dérimé au plus profond, arminé et ourbini, arctistiment ébloptère, démistérom et délicteur, ari ari, arcmi, armondine déboulonnade et peu, et peu, archinstère migmiteux, démirtineux et auctictique, ça fuit, ça rit et argloctineux, icpiti, acsi, et démireux, ceurtement écinté, nénirmément déglotinéné erterné et racorné, le pied de la table déblotère et ça réverse, ça réverse, glostinemé, arctimé, déglimné, et partaterre, l’amerture reblompté, et pretinéné, areux, aré

Et ça rebleu



- Jean-Paul Sartre, Les Mots : « C’était le livre qui parlait. Des phrases en sortaient qui me faisaient peur : c’était de vrais mille-pattes, elles grouillaient de syllabes et de lettres, étiraient leurs diphtongues, faisaient vibrer les doubles consonnes ; chantantes, nasales, coupées de pauses et de soupirs, riches de mots inconnus, elles s’enchantaient d’elles-mêmes et de leurs méandres sans se soucier de moi : quelque fois elles disparaissent avant que j ‘eusse pu les comprendre, d’autres fois j’avais compris d’avance et elles continuaient de rouler noblement leur fin sans me faire grâce d’une virgule. »


- Michel Leiris, Biffures : « Le langage articulé, tissu arachnéen de mes rapports avec les autres, me dépasse, poussant de tous côtés ses antennes mystérieuses. » « Quand on ne sait pas encore lire […], les mots – appréhendés par la seule audition – se présentent sous d’étranges figures qu’on aura peine à reconnaître lorsqu’on les verra, en noir et blanc, écrits. Que de monstres oraux se trouvent ainsi forgés ! » « « Alphabet », avant tout, c’est de couleur jaunâtre et cela colle aux dents, en pâte fine et serrée, qui sent le petit-beurre […]. « Alphabet » c’est, en somme, quelque chose qu’on tient dans sa bouche quand on le prononce effectivement ou mentalement, ce qu’on appelle un mot concret, et qui remplit d’un contenu perceptible la cavité comprise entre ka gorge, la langue, les dents et le palais. « Alphabet » c’est, par conséquent, une chose qui a opacité et consistance. En même temps qu’un assemblage filiforme de traits – lignes droites, lignes courbes, lignes brisées – c’est un corps solide autant que ceux dont se compose le goûter de quatre heures et substantiel comme l’hostie qui est le dieu que les croyants peuvent toucher et manger. […] « alphabet », que je ne puis articuler sans que ce soit un peu du langage même que je mâche alors en concentré. […] Si je crois, en disant : « alphabet », être un mangeur de langage, c’est par l’intermédiaire du livre que l’illusion s’établit ». « Peut-être un peu de ce sentiment trouvait-il à s’assouvir, alors que j’étais enfant, quand je voyais les lettres de l’alphabet […] réalisées matériellement, sous forme de […] lettres comestibles, pâtes alimentaires à mettre dans le bouillon et dont chaque parcelle isolée figurait un élément alphabétique […] ? Manger un A, un B, un C, un D… faits d’une matière de consistance assez molle et de couleur blanchâtre, dotés de leur saveur propre en même temps qu’agrémentés de l’arôme du pot-au-feu, qu’on les mange un par un – reconnaissant chaque signe au passage – ou bien à pleines cuillérées, par gros paquets indistincts […]. Si faible que fût ma conscience de ce que pouvait représenter , métaphoriquement, un pareil accident, je me rappelle, quoi qu’il en soit, mon étonnement un soir qu’étant, sans doute, mal disposé et ayant ingurgité trop hâtivement un peu trop de potage je restituai tout à coup […] une vaste série de lettres que je ne m’étais pas incorporées et qui restaient aussi lisibles que les caractères gras en lesquels sont composés, sinon les manchettes, du moins les sous-titres d’un grand journal quotidien. Comme le mot « alphabet » qui a goût de biscuit, ces pâtes façonnées en lettres au modelé toujours plus ou moins arrondi auraient-elles contribué à me donner du langage (qui ne prend sa réalité qu’en se sculptant dans notre bouche) l’idée que l’une de ses propriétés de base est de pouvoir – mêlé à a salive, malaxé par la langue et les dents – se manger et se savourer ? « Ne pas mâcher ses mots », « être mal embouché », avoir un ton « amer », « aigre », « sucré », « mielleux » : autant d’expressions montrant chacune à sa manière combien, dans la pensée de tous, la parole reste attachée à son lieu d’origine, la cavité buccale. […] C’est dans l’antre de la gorge et sous la voûte du palais, où monte et s’abaisse alternativement la stalagmite de la langue, que prennent naissance les mouvements aériens dont est faite la chair des voyelles et consonnes, divinités fomentées dans cette grotte et y cuisant à feu doux comme entre les parois d’un athanor alchimique. […] À côté de voyelles épaisses, telles qu’a et o, dont la première rappelle la purée de pois cassés et la seconde les pommes de terre […], il est des voyelles neutres, telle que l’e et la gamme des é, simples voyelles d’accompagnement qui font songer au pain ; l’i et l’u, plus acides et plus légers, auront goût, le premier, de citron et, le second, de légumes verts ; tandis que si l’on tient aux viandes il faudra, sans doute, recourir aux consonnes ».



« JE TE L’AI DEJA DIT » - 2010

Cette vidéo a été créée après l’expérience d’une marche retraçant le mur disparu de Berlin. Dans le premier essai, je tentais de raconter un moment vécu sur place. Puis j’ai coupé le son. Je me suis alors focalisée sur l’intensité visuelle d’une bouche, entre ouverture et fermeture, entre articulation de la parole et résurgence de l’informe.

La couche de maquillage formait une surface très tendue, étouffante et fragile.

Le masquage blanc se fissure (cf. photos des fissures dans les murs blancs au Croisic) et est atteint par l’informité de l’intérieur. Mais cela reste sourd, muet. La bouche tend à communiquer par une articulation excessive, mais rien ne sort d’articulé, de langagier. Néanmoins, par sa plasticité, l’image de cette bouche géante nous parle d’enchaînement ouverture-fermeture, de masque-membrane à la fois fragile et agressif : d’interface relationnelle, expérience de la séparation, où l’Autre nous est à la fois présent et absent ; ce que rend la projection vidéo, entre voile fantomatique et illusion de présence.

Filmée en très gros plan et projetée en très grand format, ma bouche, recouverte de maquillage blanc, apparaît d’abord comme une surface close puis s’ouvre pour nous parler. Elle s’anime par des articulations excessives qui fissurent, écaillent, décomposent son masquage et font apparaître l’informité de son intérieur, dentaire, lingual et salivaire. Le son ayant été coupé au montage, aucune parole ne nous parvient. Au lieu du langage construit et attendu des mots, celui de la langue, de la chair intérieure, de la matière animée. La focalisation du très gros plan et la projection en très grand format transforme l’organe ordinaire de la bouche en une forme inhumaine, une monstruosité dévorante. Le spectateur qui, par la rétroprojection, peut s’en approcher au plus prêt est à la fois happé par cette illusion de présence et, limité par l’écran du dispositif, il est à nouveau confronté à une membrane fermée, comme à un mur. Un mur qui fait obstacle dans l’espace, obstrue la vue, et impose une confrontation. Comme une adresse directe mais incompréhensible au spectateur, cette vidéo ne nous dit rien, si ce n’est un dire impossible : l’incommunicabilité comme une dynamique, une dialectique d’ouverture et de fermeture, un masque à la fois agressif et fragile : un champ relationnel problématique. L’Autre, à la fois que j’incarne et retourne à l’Autre qu’est le spectateur.

S’ouvrent des relations entre plusieurs mondes : celui personnel impliqué dans cet autoportrait dont l’absence de signe identifiable en permet une portée générale et une identification à la fois empathique et effrayante ; celui de la grande Histoire dont l’échelle internationale est ici déplacée à un niveau interindividuel ; celui d’une monstruosité historique à celle du conte ou du rituel.

Dans le Butô (danse des ténèbres, tô = fouler le sol), le maquillage blanc dépersonnalise, comme page blanche neutre : à la fois humain et animal, minéral et végétal, nouveau-né et mourant, obscur et lumineux.
Brecht y fait d’ailleurs référence dans sa théorie de la distanciation. L’un de ses procédés est une contradiction entre les gestes et les paroles : une coupure entre le corps présent et le langage verbal pré-structuré qui sort et se détache de la matière buccale. Un passage de ses journaux personnels de jeunesse : « ma bouche, elle faisait encore plus relâchée, lascive et remplie de contradictions. Il y a en elle beaucoup d’éléments de brutalité, de tranquillité, de mollesse, d’audace, de la lâcheté, mais comme éléments seulement, et elle est plus changeante et dépourvue de caractère qu’un paysage sous les nuages emportés par le vent. C’est pourquoi beaucoup de gens ne peuvent pas se rappeler ma figure (« il y en a trop », dit Hedda). »



INDIGESTION, DERNIERS MOTS - 2011


Ces deux vidéos matérialisent des lettres qui tendent à disparaître dans une matière informe.

Est ici en question la limite du langage, sous la forme incarnée d’une digestion ou indigestion nauséeuse et d’un essoufflement voire des derniers souffles. Et à la destruction de toute articulation, coïncide la naissance de bulles qui sortent vers nous, comme l’expression d’un autre langage : un langage du corps, salivaire, intestinal, d’une vitalité bouillonnante.

Comment gérer ou digérer, physiquement, un contexte contemporain qui en est saturé, contexte auquel le bruit sonore fait référence ?


Indigestion - 2011

Plan serré sur des pâtes « alphabet » alimentaires dans une eau portée à ébullition dans une casserole. Montage : passage en noir et blanc, contraste maximal.

Les lettres, sous la forme de pates alimentaires, sont emportées, animées et agitées dans un flux, évoquant le crachat ou la digestion, jusqu’à leur dépassement en des bulles. Par cette incorporation, la question de la digestion du langage que l’on reçoit, par un environnement saturé de textes jusqu’à la nausée, ou par l’apprentissage contraint de la construction normée de la langue qui cherche à se substituer à l’expression de la matière charnelle. Qui, ici, ressurgit.


Derniers mots - 2011

Plan serré sur des pâtes « alphabet » alimentaires mêlées à de la peinture acrylique noire portée à ébullition dans une casserole. Son ambiant lors de l’enregistrement : circulation automobile.

Cette vidéo, en plein écran, présente une surface de lettres typographiées en désordre, perdues dans une matière noire : à la fois comme une matérialisation de l’écriture informatique, et sa destruction informe. L’évocation mortifère d’une planète hostile ou des restes d’une éruption volcanique, et d’organes calcifiés ou cancéreux qui néanmoins respirent encore et d’où sortent des bulles : comme l’expression d’une autre langage, inarticulé, le langage du corps de la jeune enfance ou de la dégénérescence.



BLOB - 2011

« Blob » : architecture organique ; en anglais, « tache » ou « goutte » ; onomatopée, bruit ; proximité du « blog », écriture journalière, à profusion, et grande diffusion.

Matière débordante et peu contrôlable, associée à des lettres typographiées, langage articulé, structuré.
L’éjection de matière, comme tache d’encre ou déjection de crachat, excrémentielle ou nauséeuse : un trop plein.
Bataille, tension : rendre une dynamique d’ébullition, vers le haut, à partir d’une matière qui finit par s’étaler à l’horizontal, qui se meure

Questionnement quant aux pates alphabet (manger des mots) et à la « bulle » de BD : d’apparence légère, ludique, enfantine, quelque chose qui touche en profondeur au premier rapport au langage (faire sortir des bulles de sa bouche, balbutier, gargouiller, bouffer, ingérer, digérer, recracher…)

Ces expérimentations vidéographiques, Indigestion et Derniers mots, prennent ensuite une extension sculpturale dans l’espace réel. Le texte s’étend dans l’environnement, mais ici non par une projection vidéo, mais sous une forme très matérielle, en contradiction avec la nature articulée et conceptuelle du langage.

Projeté hors de son contenant par un geste de la main, le polyuréthane gonfle en une mousse débordante. Plusieurs couches supplémentaires permettent l’émergence de formes, comme des bulles ou coulures. Des lettres et chiffres (pates alphabet) y sont aussitôt jetées s’enfonçant plus ou moins dans cette matière informe. Ces éjections très rapides et peu contrôlées, sont ensuite réappropriées par un lent travail de collage. Enfin, l’ensemble est recouvert de peinture noire très brillante avec des reflets nuancés, également par projection (depuis un aérosol) et par couches successives. Une multitude d’éléments ainsi produits sont répartis au sol, articulés à partir de la plus grosse pièce.

Processus de réalisation, deux problèmes :
- Comment rendre une dynamique d’ébullition, vers le haut, à partir d’une matière, le polyuréthane, qui finit par s’étaler à l’horizontal (pesanteur) ? C’est-à-dire comment passer de la bouillie, du crachat, de la tache, d’une matière qui se meure, à une ébullition, une dynamique de vie ?
- Si les gestes ont consisté en des éjections, voire déjections très rapides et peu contrôlées de la mousse de polyuréthane puis des pates alphabet, l’ensemble est ensuite retravaillé par un lent travail d’une part de collage, de recouvrement, de superposition, et ensuite de peinture, certes noire, mais brillante, avec des reflets métallisés et violacés, qui donnent une certaine esthétique voire préciosité à ces déjections repoussantes. Ce qui m’éloigne quelque peu de la pensée de Bataille, de la pure brutalité des « pieds dans la boue ».

La monstruosité de la mousse expansive obtenue par mélange. Elle gonfle à une vitesse toujours trop rapide. Lancer hors du seau avant qu’elle n’en déborde. S’en prendre les pieds, les mains, les vêtements. Risque à une échelle qui me déborde. Un monstre dans son autonomie, qui bien qu’issu de mon geste, me dépasse, me met hors de moi. Ejecter cette pate, comme on crache des mots.

Si les lettres prennent une forme inquiétante, elles apparaissent aussi comme des organismes vivants, néanmoins innommables.

Dépasser le dégoût du crachat, reconsidérer les accidents du corps comme un autre langage, voire d’un langage plus puissant, donner à voir la tache d’encre - considérée comme souillure sur une page d’écriture - comme traversée de quelque chose qui se dit, l’expression de ce qui n’existe que dans le réel, hors des mots, qui redonne une positivité à l’indicible qui hante ou transpire de la réalité, comme un bruissement silencieux.

Comment dire, c’est-à-dire mettre en forme, ce qui ne cesse d’être en débordement de toute forme ? Un débordement incessant qui donne une dimension effrayante (non au corps mort mais) à la puissance de vie.

Le langage réduit en bouilli informe par sa matérialisation, par sa confrontation au réel.
Matérialiser l’indicible de la réalité, par des évocations de fluides noirs, comme de l’encre mais qui fait tache ou crachat plutôt que texte.
Comme un bruissement indicible qui transpire et traverse ce lieu.
Mais à la fois une bouillie destructrice et mortifère et une ébullition de sens qui tendent à sortir.
Elles sont à la fois étranges, comme un magma souterrain en ébullition, qui tend à faire sortir des mots, comme pour nous parler, mais sans jamais le faire ; et très esthétiques comme de fragiles bijoux ornés d’étincelantes perles et autres pierres précieuses, auxquels nous devons faire attention pour en préserver toute la valeur.
Une animation ambigu, celle du fourmillement animal inquiétant (Gilbert Durand), et de la vie.
Avec la bouche et les feuilles de texte mis en boules comme des essais ratés. Une difficulté à mettre en mots, c’est-à-dire aussi à mettre en forme pour les autres. Une tension de la sortie, de l’élaboration.

Projeté hors de son contenant par un geste de la main, le polyuréthane gonfle en une mousse débordante. Plusieurs couches supplémentaires permettent l’émergence de formes, comme des bulles ou coulures. Des lettres et chiffres (pates alphabet) y sont aussitôt jetées s’enfonçant plus ou moins dans cette matière informe. Ces éjections très rapides et peu contrôlées, sont ensuite réappropriées par un lent travail de collage. Enfin, l’ensemble est recouvert de peinture noire très brillante avec des reflets nuancés, également par projection (depuis un aérosol) et par couches successives. Une multitude d’éléments ainsi produits sont répartis au sol, articulés à partir de la plus grosse pièce.

(Installation au Château de la Malmaison, Rueil-Malmaison.) Partir de l’expérience du Château comme un lieu à la fois chargé d’une histoire et énigmatique. Une histoire en latence, que l’on sent sans en connaître les détails, un récit illisible qui semble transpirer de la vision des murs et des divers objets, qui en seraient autant d’indices mais persistant en partie indéchiffrables. L’impression que tout n’a pas été dit, que tout ne peut être dit, qu’un bruissement indicible traverse ce lieu. Dans notre regard actuel, cette mémoire inaccessible hante encore cet espace. Redonner une existence, une positivité à ces lacunes de l’histoire passée, dont les documents en seront toujours incomplets et ne rendront jamais la dimension vivante. Matérialiser cette énigme du lieu dans ces substances informes, noires comme des surplus d’encre, et dont la texture de textes désordonnés lui apporte un effet d’animation organique, de telle sorte qu’elles semblent encore vivantes et se mouvoir en coexistence avec notre présence. Elles sont à la fois étranges, comme un magma souterrain en ébullition, qui tend à faire sortir des mots, comme pour nous parler, mais sans jamais le faire ; et très esthétiques comme de fragiles bijoux ornés d’étincelantes perles et autres pierres précieuses, auxquels nous devons faire attention pour en préserver toute la valeur. Cette hybridation de formes nouvelles qui semblent être des organismes vivants ou des graines en croissance, et d’une saturation de lettres typographiées dans un fluide noir qui réfère à l’encre, évoque également l’histoire de Joséphine de Beauharnais qui habita ce lieu jusqu’à sa mort : ce qui nous est parvenu de sa personnalité est notamment un goût très prononcé à la fois pour la botanique, dont elle contribua au développement, et pour la lecture, dont les nombreux ouvrages de la bibliothèque en témoignent. Et tout le vécu de ce contexte, je le ressors sous la forme d’un langage autre, qui à la fois est de mon invention et nait d’une rencontre avec une extériorité qui me déborde.



STRATES DE MOTS - 2011-2013

Recherches sur comment donner forme aux restes d’un processus de création, et qui touchent notamment à la question de l’archivage.

Comment archiver, en regroupements ordonnés, des processus déviants ?

Tension entre le langage écrit et une matérialité informe et incarnée, qui défait la structure du langage et interroge son processus de formation
Recherche de mise en mots, passage par le corps
Donner forme à une dynamique qui excède et met en crise toute forme finie
Raviver un état d’avant toute structuration
Ouvrir un autre mode de lecture, non linéaire, mais pris dans les strates et plis de la matière, et qui restitue la complexité du processus de mise en mots



BOITE À MOTS - 2011-2012

Prises de notes liées au processus de création, découpées en rupture avec la linéarité chronologique d’un carnet, rassemblées indistinctement dans une boîte carrée, contre l’orientation d’un sens de lecture que porte la forme rectangulaire.

Restituer ce processus non comme évolution linéaire mais comme des récurrences qui traversent le temps, ressurgissent différemment à des moments éloignés et concernant des travaux différents.

Restituer à la fois un brouillage enlisé de la pensée lors d’un processus en cours qui ne connaît son achèvement ni même si il trouvera un achèvement, et une répétition qui traverse ces aléas.



LIVRE TAS DE MOTS - 2012

Comme dans une procédure rigoureuse d’archivage, ces notes sont rassemblées thématiquement, principalement selon le travail concerné.

Le résultat porte un trouble entre une rigueur et un désordre organique, entre une procédure d’archivage et un processus complexe, irréductible.

Ce que cette mise en forme apporte à la boîte à mots est aussi la suggestion d’une profondeur indéfinie par des couches invisibles.

Les photos, tas lâchés, sont choisies selon des rapports formels avec le travail et selon ce qui se joue dans la lecture, entre les mots lisibles, les mots tronqués, les mots suggérés, les mots coupés, les mots imaginés : une sorte de poésie qui n’aurait pas lieu, comme dans le coup de dés de Mallarmé, dans une répartition sur la surface d’une page, mais dans une stratification, par couches, de telle sorte que le blanc se creuse d’une présence, d’une profondeur illisible.



FICHIER INTERACTIF - 2012

Juste une ébauche, un accident à travailler.

Travail sur Photoshop à partir de ces notes, par duplications et coupures.

Arrêt sur le fichier en cours : intérêt pour une stratification mobile des notes, milliers de calques.

Comme un processus indéfini, chaque mot déplacé découvrant d’autres mots.

Faire sentir et partager, dans la répétition des mots et des gestes, une répétition du processus, un acharnement.

Ouverture aussi à des résonnances poétiques ; une poésie mobile et active.

Projet d’un dispositif interactif, diffusée sur internet : multiplication de textes en rapport au réseau ; et une écriture manuelle, assez brute, immédiate, qui apporte un décalage, le distancie.

Tester projection grand format, plonger dans la masse de mots.



CALQUES - 2012

Non fini

Un texte qui décrit par répétition le processus très répétition du dessin de l’oignon.

Restituer par les mots un acharnement.

Il y aura 100 pages, avec par une progression calculée une augmentation du nombre de lignes de textes et une diminution de l’opacité, jusqu’à une page vide mais qui suggérera un prolongement indéfini de cet acte répétitif.

Très long, écrit à la main : restituer une part du corps dans cette répétition, et un effort de l’écriture.



MOTS COUVERTS - 2012

Une écriture automatique très rapide, où les mots s’enchainent et s’inspirent les uns après les autres par répétitions variations associations d’idées.

Le contenu est autant récit poétique, délirant, mots lâchés qu’attaches au réel, au vécu éprouvé.

Un processus sans fin, qui prend forme dans un recouvrement jusqu’à l’illisible, chaque ligne ou forme peut être celle de plusieurs lettres, de plusieurs mots.

C’est dans le noir, dans le sombre que se disent les expressions les plus fortes, l’illisible n’est pas absence de mots mais la forme d’un secret indicible.

Restituer un état de brouillard incertain où chaque mot est encore enchaîné à une multiplicité d’autres. Ce brouillage visuel est la restitution d’un brouillage mental d’avant l’émergence d’un mot se dégageant des autres.

Un état d’avant le langage qui prend la forme d’un gribouillis agité.


Grand format, plus grand encore : un environnement dans lequel on se perd, on se noie.



BLOC ARCHIVE - 2012

A partir d’archives, comme des déchets, résidus, dont procède la création.

Un acte d’archive qui procède de destruction pour une mise en bloc, une mise en forme visuelle.

J’avais accumulé des brouillons au lieu de les jeter, je les ai regardé à un moment où grande quantité, prenaient une présence sculpturale ; j’ai à un moment voulu leur donner une forme, donner une forme à ce processus, un archivage (parallélépipédique comme une case de rangement) qui ne restitue pas tant un contenu à lire qu’une quantité qui se traduit visuellement par une occupation de l’espace sous la forme d’un bloc.

L’acte de tremper dans une colle à papier dilluée permet techniquement de donner une consistance figée à ce bloc mais aussi restitue un certain état empaté du processus, où chaque mot encore raturé, raturé fait sentir un certain enlisement ou embourbement, quelque chose encore informe qui n’est pas encore formé, définitif, qui n’a pas encore trouvé sa forme, l’image de la texture visqueuse du crachat ou de l’intérieur du corps.

Plissé, quelque chose d’incarné. Rapport à langage viscéral.



MEMOIRE (DNSEP) - 2013


Mise en forme

Pour le même texte du mémoire, deux mises en forme. Deux formes qui se contredisent à l’image de la tension qui anime ma pratique : une dialectique entre une structuration rationnalisée et une destruction incarnée, entre une maîtrise qui referme et un dessaisissement ouvert à l’accidentel.

1. Un petit bloc carré, aisé à lire. Un volume simple, presque sculptural. Un parallépipède strictement géométrique, comme une figure minimale. Petit pour donner à voir une épaisseur stratifiée. Une multiplicité de couches qui peuvent aussi évoquer la matière d’une peau. De l’hypoderme à l’épiderme. Une peau à travers laquelle une pensée complexe cherche autant à s’incarner qu’à se manifester. Mais un organisme retenu, contenu, tranché.

2. Les mêmes feuilles mises en boule, plissées, dans une boîte carrée utilisée comme moule, à l’exacte taille pour être remplie à bloc. Un magma de texte. Lancé, craché, rejeté. Déjection ou indigestion. Le reflux du corps. Du linéaire à l’informel. Mais toujours un bloc, tel un livre. Un autre mode de lecture, procédant d’une matière sensible, se perdant dans ses plis et replis, pour retrouver la sensation de l’invisible et d’un indicible. À la fois pointant un échec du verbe et proposant une autre forme de langage, consistant à le défaire, par le creusement de plis, suggérant à la fois failles et profondeurs inaccessibles. La défaite d’un texte, comme puisement matriciel.

Comment énoncer le principe d’une pratique ? Ce texte s’amorce comme question. Car cette tâche paraît telle une gageure. Une partie de mon travail consiste à détruire les mots, à contrer tout signe verbal. Précisons : déstructurer le langage formaté, par un acte consistant à le plisser. Dans les plis, dévoiler des coïncidences entre des mots qui n’ont a priori rien à faire ensemble et suggérer des mots cachés dans les noires profondeurs de replis invisibles. Générer un autre mode de lecture que celui d’une linéarité rassurante. Où l’on suit des repères construits à l’avance. Proposer une lecture selon une autre temporalité, écrasée, hors-temps (ou selon le mode visuel du à-la-fois), comme le « pli-dépli-repli » deleuzien, ou comme le « mouchoir chiffonné » de Michel Serres. Donner une existence positive aux enchainements multiples de mots tronqués. Renverser la négativité de l’illisible en une tentative d’expression de l’indicible.


Premières recherches de mise en forme

Je pense à une écriture qui procède de répétitions et de variations. À partir de textes, recréer une texture, avec ses trames, réseau de filaments, une multiplicité faisant sentir plis et déploiements, et où ferait irruption l’irrégularité d’accrocs, de cicatrices, de poils, de boutons.

Je pense à un amas de calques carrés. Une page par idée. Une pleine page. Remplie à bloc. Par ce léger translucide, recréer l’épaisseur d’une peau. Un brouillage de mots. Le surgissement d’une matière. Et des mains qui viennent la manipuler. Le contact troublant d’un épiderme strié.

Je pense à découper, superposer, coller les mots qui en ont nourri le projet. Ce livre stratifié deviendrait une matière gluante. Inconvenante. Un écrit magmatique. Tel un crachat. Un reflux intestinal. Digestif ou indigeste. Et la lecture procèderait par détour et durée. Comme le long passage dans un tube méandreux. Une vidéo restituerait sa genèse. Un procès acharné, où serait en acte la gestation d’une surface. Une matière, loin d’être chair, qui ne serait que façonnée de feuillets. Sans coupure de contenant et de contenu. Sans scission entre apparence et substance. La surface ferait matière. Par sa répétition. Son acharnement. Dans un mouvement vidéo inverse, chaque texte redeviendrait lisible, dévoilé par la main même qui le recouvrait, l’engluait, l’écrasait. Je pense à du silence. Le meurtre des mots.

Je pense à une articulation dans la seule stratification. Qu’elle ne s’éprouve que dans son dévoilement. Le soulèvement qui la touche des doigts. La complexité de couches qui à la fois sont indépendantes et entrent en résonnance. Ni lecture linéaire, ni réseau labyrinthique, ni strates archéologiques. Car chaque couche est à interchanger. Restituer un processus de recherche en oignon autour de l’insaisissable de son propre travail. Un processus vain. Lui-même acharnement ? Arracher chaque page au tas, qui jamais ne pourra se désemplir tant tout sera à reconfigurer dans des ordres chaque fois différents voire inversés. S’épuiser dans une stratification indéfinie. Dont les liens entre les divers éléments ne pourraient jamais être précisément articulés, tant leurs modalités restent incertaines et brouillées. Comme des mots à syntaxer. Ou comme le retour de phrases construites à l’inarticulé du bruit. Qui est un trop plein pour pouvoir être saisi. Le bruissement du cuir.

Des couches translucides comme peut l’être une peau. Épiderme, derme, hypoderme. Des couches qui s’atteignent, se teignent, se parasitent et transparaissent les unes les autres. Comme ces textes qui sont à trans-lire à la fois ensemble et séparément. Ces fragments à la fois divers et redondants qui prennent cohérence dans la traversée d’une lecture répétitive. Une lecture qui cherche à creuser chaque surface de texte. Proche d’un acharnement ? En même temps rejoué, partagé et mis à distance.





© Anaïs Lelièvre